Il y a peu de monde ce soir là lorsque nous pénétrons dans le keitensushis (sushis bar). La serveuse nous accueille d’un "Arigato gozai mas" (1) tonitruant repris en coeur par tout le personnel du restaurant. Nous choisissons un siège et nous attablons face au plateau rotatif sur lequel les assiettes défilent sans discontinuer.
A l’intérieur, les cuisiniers confectionnent sushis et makis, courbes vers l`avant, dansant d`un pied sur l`autre tels des cyclistes en danseuse dans l’ascension du Tourmalet.
Je montre à la serveuse le distributeur de bière à la pression. Elle place ses deux mains l`une au dessus de l`autre, parallèles au sol, puis une seconde fois plus écartées. Je choisis la seconde configuration signifiant ainsi ma préférence pour la chope grand modèle. Un sourire illumine son visage (2).
Indifférents à ces tractations, les sushis poursuivent leur ronde infernale autour des cuisiniers qui eux-meme continuent à rythmer leur travail de leur danse rituelle : pied gauche, pied droit, pied gauche...
Un client quitte son siège. La serveuse annonce à haute voix le nombre d`assiettes consommées (3) que comptabilise le caissier. Le départ du consommateur est salué par le traditionnel "Arigato gozai mas" de l`ensemble des restaurateurs.
Et la ronde des sushis se poursuit : thon, maquereau, saumon, anguille, oeufs de cabillaud, crevette, seiche, poisson à queue jaune (????) et même du canard fumé venu se perdre parmi tout ces fruits de mer.
Il n`y a plus de sushi au foie de lotte. Je demande au cuisinier de m`en préparer une assiette. "Arigato gozai mas". Ce type de commande est toujours avantageux. Il établi entre le consommateur et le cuisinier une forme decomplicité qui rend les sushis plus dodus.
Les assiettes vides s`empilent devant nous. Le massacre des sushis se poursuit mais chaque sushi sacrifie est aussitot remplace par les cuisiniers danseurs et nous sommes rapidement repus. Il est temps de partir.
Lorsque nous quittons le bar, les sushis poursuivent leur ronde, les cuisiniers leur danse tels ces danseurs de candomble bresilien qui pratiqueront leur rituel jusqu`a l`epuisement.
"Arigato gozai mas"
(1) "Arigato gozai mas" : salutation tres polie qui peut se traduire approximativement par "merci d`etre venu". Se prononce d`une voix tres sonore en accentuant fortement la derniere syllabe.
(2) Les japonaises, comme toutes les femmes d`extreme orient presentent un regard impenetrable, une expression fermee et distante. Mais lorsqu`elles sourient leur visage s`illumine pour refleter du monde une image de candeur et d`etonnement. Il faut toujours faire sourire les japonaises !
(3) Le record homologue est de 19 assiettes soit 38 sushis. Record battu le12 decembre 2006 a 20 heures au keitensushis de la gare de Kyoto par un japonais anonyme (un consommateur de sushis amateur ne peut en general pas depasser le total de 10 assiettes)